Bastien Benkhelil : Rencontre avec un Ingé Mastering de Los Angeles

17 octobre 2017

Bastien Benkhelil est un Bruiteur, superviseur du design sonore français. Il est également ingénieur du son spécialisé en mastering et a collaboré dans le cadre de la production des films Tekken, Blood River et avec des artistes tels que Sigur Ross et Pharell Williams. Il se confie depuis son studio situé en plein coeur de Los Angeles sur ce métier méconnu du grand public et sur son parcours professionnel aux Etats-Unis.

 

Pourquoi avoir choisi de vous installer à L.A? Est-ce un choix délibéré ? Pourquoi pas à N.Y ou ailleurs aux Etats Unis ?

J’ai toujours voulu travailler à L.A. Cela est devenu une réalité lorsqu’en 2005, j’ai eu une offre d’emploi en tant que Staff Engineer aux Studio Enterprises à North Hollywood, Californie [Celine Dion, Paul McCartney, U2, Michael and Janet Jackson, Smokey Robinson, Harry Nilsson, Yoko Ono, Ray Brown, Britney Spears, DMX, Justin Timberlake, Red Hot Chili Peppers, Destiny's Child, Eminem,Marilyn Manson, Quincy Jones, etc... ]. J'ai foncé ! New-York représente aussi une ville très importante au niveau de la production artistique, mais Los Angeles a l’avantage d’avoir aussi Hollywood et donc toutes les productions rattachées au cinéma. Aujourd'hui, je m'y sens chez moi !



Vous avez partagé un moment « spirituel » avec un certain Herbie Hancock ? Quels artistes avez-vous rencontrés et quels ont été vos coups de cœur en terme de collaboration ?

J’ai eu en effet la chance de pouvoir rencontrer et échanger avec Herbie Hancock. C'est réellement un père spirituel, une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de consacrer ma vie à la musique et à l'expérimentation sonore. Une phrase qui restera à jamais gravée en moi et qui continue à me servir de moteur dans tous les projets que j’entreprends : "Le confort est l’ennemi du progrès"... A méditer.



Est-ce que l’ingénieur masterise « seul » ou bien est ce qu’il peut se faire accompagner de l’artiste, d’un ingénieur en son ?

En général, l'ingénieur de mastering travaille seul. Il est parfois aussi intéressant que l’artiste soit présent aux sessions lorsqu’il a une compréhension très précise du procédé de mastering et du résultat désiré.

 

Quel est votre point de vue sur les techniques de Stem très en vogue en ce moment, mais souvent critiquées ? Etes-vous un adepte ?

La technique de Stem Mastering est, en effet, utilisée de plus en plus... La raison principale étant le volume de projets qui arrivent au studio de mastering avec de gros problèmes de mix. Avec l’explosion des logiciels de MAO, de plus en plus de projets sont enregistrés et mixés dans des conditions acoustiques très loin de l’idéal. La technique de Stem mastering permet ainsi de rattraper les erreurs de mix. Le mastering traditionnel, reste pour moi la meilleure méthode possible.

 

Comment jugez-vous l’opportunité de travailler sur des projets avec de l’analogique, sur d’autres avec du numérique ?

De nos jours, avec l'évolution exponentielle de la puissance des systèmes informatiques numériques, on arrive à simuler les circuits analogiques par des algorithmes numériques qui donnent des résultats assez bluffant. Cela dit, le caractère organique et imprévisible et la réponse non-linéaire de l'équipement analogique de haute qualité reste inégalable à ce jour. Nous avons par contre, de nos jours, l'opportunité de bénéficier des avantages de ces deux mondes et de travailler de manière hybride. Cela rappelle fortement ce qui se passe au niveau musical en ce moment avec l'intégration d'éléments numériques dans le procédé de création aux côtés d’instruments "analogiques" traditionnels. La même chose s’applique au mastering.

 

Vous avez dû investir dans l’aménagement de votre studio pour optimiser les réalisations sonores de vos clients. Quelles installations et quels équipements avez-vous privilégié et pour quelles raisons ?

Le studio est construit exactement comme je l'imaginais. J'ai pu me permettre des choses impossibles à New York, comme par exemple une grande hauteur sous plafond : c'est pourtant très important pour la répartition du son.

J'ai discuté dès 1992 avec Peter D'Antonio au sujet des diffuseurs RPG, que je devrais plutôt appeler "diffracteurs". Il s'est occupé du concept acoustique de la cabine. Mon ingénieur de maintenance, Scott Mc Conville et moi-même, avons décidé de son apparence finale. Un architecte de New York a concrétisé tout cela, mais au fil des travaux nous n'avons pas été totalement satisfaits du résultat. Il nous a ainsi ouvert un évent dans une porte étanche, soi-disant pour que l'air conditionné puisse circuler ! Nous avons donc du tout remettre en cause à la fin des travaux. Au final, la porte a bien évidemment été refaite.

Concernant la cabine, elle mesure environ 10 mètres de long, 6 mètres de large, et 5 mètres de hauteur sous plafond. On y perçoit des fréquences aussi basses que 19 Hz, et sa courbe de réponse est très plate et très uniforme. Des mixages utilisant le QSound donnent de très bons résultats, même écoutés de loin sur les grosses écoutes, car les complexes relations de phase ne sont pas détruites par les réflexions dans le studio.

En contemplant l'oeuvre finale, le studio agencé et votre carnet de commandes, quel est votre ressenti ?

Le studio me permet de réaliser un rêve de gosse, pour moi qui ai décidé un jour de tout quitter depuis ma Provence natale pour m'installer aux Etats-Unis ! Avis aux amateurs, il faut tenter d'aller au bout de ses projets car, même au bout du monde, si l'on y croit vraiment et que l'on s'en donne les moyens, cela peut vraiment valoir le coup !

 

Propos recueillis par Laurence RAKOTO