La House et la Techno aux portes de la France

14 février 2018

Quatre garçons de Liverpool ont créé les Beatles, c'est un fait connu, mais ce que l'on sait moins c'est que ce sont quatre copains de Détroit qui, au milieu des années 80, sont à l'origine d'un style  alors totalement nouveau. Juan Atkins, Eddie Fowlkes, Derrick May et Kevin Saunderson sont en effet les pères originels de la musique électronique. Malgré des débuts mitigés, ce quatuor là a donc, lui aussi, révolutionné le paysage musical mondial.

A l’époque où le disco devient de plus en plus vieillissant et où la New Wave tente de se faire une place, un jeune homme de Détroit, Juan Atkins, passionné de musique, découvre le talent de Frankie Knuckles qui mélange le disco et une bonne dose d’électronique. Le jeune Atkins s’essaye à cette nouvelle pratique. Quand il commence à en maîtriser les techniques, il en parle à ses amis : Eddie Fowlkes, Derrick May et Kevin Saunderson. Ensemble, ils expérimentent une infinité de combinaisons possibles entre les sons. Au fil des mois et des années, leur travail se voit récompensé par la diffusion d’un de leur titre : The electrifying Mojo  dans l’émission de radio de Charles Johnson. C’est le début de la gloire pour les quatre compères. Après avoir monté le label Metroplex, Juan Atkins se trouve un nom de scène en adéquation avec l’univers industriel et électronique de Détroit : Model 500.
Envieux de leurs voisins, les jeunes de Chicago décident de produire eux aussi leur propre son sur la même base que ceux de Détroit mais avec un côté plus disco et moins mécanique. Il faut à présent savoir distinguer la Techno de Détroit et la House de Chicago, deux styles dérivés de la musique électronique et très largement inspirés de l’italien Giorgio Moroder, réalisateur entre autres du tube disco de Donna Summer I Feel Love.

Une fois ces deux mouvements bien définis, il est temps d’accélérer la mise en orbite de la fusée électro, et c’est Eddie Fowlkes qui se lance le premier avec son titre Goodbye Kiss sous le label Metroplex, et ce sans en avertir ses compères. Avec un arrière-goût de rivalité, Kevin Derrick et Juan Atkins rétorquent quelques mois plus tard par la bombe Triangle of Love sortie sous le nom de Kreem. Malheureusement ces bijoux se propagent à petite échelle. En 1988 pourtant, le journaliste anglais Neil Rushton contacte les quatre mousquetaires de la Techno pour leur proposer de constituer une compilation qui regroupera tous les titres produits cette année-là. Le quatuor se réjouit de cette opportunité et accepte.

Neil Rushton ramène alors dans ses bagages une musique fraîche et innovante. Lorsqu’il en fait l’éloge, les anglais ne comprennent pas encore qu’ils viennent d’être témoin d’un chamboulement dans leur façon de vivre. Progressivement, la collection de Détroit trouve des adeptes qui voient dans cette musique le futur rock’n roll. La petite anecdote raconte que les garçons voulaient faire un carton aux États-Unis avant de déverser toute cette Feel good en Europe. C'est l'inverse qui se produira. Le grand bouleversement commence avec l’arrivée sur le marché d'un groupe composé du quatrième larron Kevin Saunderson, de sa femme Ann et de Paris Grey : Inner City, classé dès sa sortie dans le Top 10 des musiques anglaises.

 

La chaleur d’Ibiza dans la fraîcheur anglaise

 

Un an avant la bombe techno, la house connaît une légère mutation en incorporant des mélodies faites au synthétiseur. Cette transformation prend le nom d’Acid House. On doit ce courant à DJ Pierre, artiste à l'origine du titre Acid Trax en 1987. Il l’emporte avec lui sur les plages d’Ibiza pour un set où il diffuse toutes les nouveautés. Son talent arrive à taper dans l’oreille de trois DJ britanniques : Danny Rampling, Paul Oakenfold et Nicky Holloway qui ramènent la pépite Acid Trax dans le royaume de sa Majesté. De retour aux Etats-Unis, DJ Pierre ne soupçonne pas le mouvement qui naît alors Outre-Atlantique. En 1988 , au moment même où les patrons des plus grandes maisons de disques semblent boycotter la musique électronique, il croise un journaliste dans un magasin de disques qui lui apprend l'effervescence de la Grande-Bretagne. C'est le 13 Juillet de la même année  que se tient l’inauguration du Second Summer of Love dans le célèbre club mancunien The Haçienda qui deviendra l’un des grands représentants de la Dance Culture. Durant cet événement dont le nom tire ses racines d'un été mémorable de l'histoire hippie (le Summer of Love de San Francisco, 1967) les principaux symboles de la musique électronique naissent, le smiley jaune en étant le fervent représentant.
L'histoire est en marche : une musique faite pour rassembler toutes les classes sociales, une image joyeuse, une impression de fête permanente... sauf que parallèlement de nombreuses idées reçues émergent. Surtout celle étiquetant l'Acid House de « musique de drogués » avec pour preuve les nombreux participants qui ingèrent ecstasy ou MDMA afin de pouvoir s’évader de la morosité du ciel anglais. The Haçienda fermera d'ailleurs ses portes en 1997 après le décès par overdose d’une raveuse.

À partir de cet été mémorable, de nombreux établissements se mettent à booker des DJs comme Danny Rampling ou Paul Oakenfold qui maîtrisent toutes les subtilités de cette musique pourtant considérée comme inaudible à l’époque. Des soirées entières sont consacrées à la House ou à la Techno. En constante évolution, de nombreuses personnes décident de s’essayer à la pratique du Deejaying. Les débutants commencent par jouer à l’aide de leurs vinyles deux musiques simultanément pour créer l’illusion de n’en jouer qu’une. Les plus ambitieux font des mixs en rajoutant des synthétiseurs ou des boites à rythmes apportant ainsi la petite touche d’acidité qui fait chavirer le public dans un voyage vers l’inconnu.

Le phénomène Acid House prend de l’ampleur et le gouvernement de madame Thatcher, appuyé par les médias et les plaintes répétées des habitants vivant aux alentours des Nightclubs, décide de mettre un terme à ces soirées enivrantes durant lesquelles les participants trouvent un nouveau mode de vie. Les mesures phares ont pour but d’arrêter la propagation de cette musique au Beat répétitif qui pouvait faire peur. Selon Andrew Weatherall, figure incontournable de la dance culture britannique, « quelques personnes avaient le pouvoir de rassembler des milliers de jeunes d’un coup de téléphone, du coup le gouvernement a cru qu’il y avait un fond politique, alors que pas du tout. »
En plus d’interdire aux établissements de nuit d’ouvrir après deux heures, les forces de l’ordre sont autorisées à fouiller les personnes se rendant dans les boites de nuit afin de vérifier s’ils ne sont pas en possession de produits illicites. Par la suite l'interdiction des rassemblements de plus de dix personnes autour de la « musique répétitive » incite les organisateurs de rave à exporter cette idée dans toute l’Europe afin de continuer la fête. Un nouveau mode de soirée était né et faisait désormais le tour du monde.

C'est donc bel et bien à travers quatre petits gars de Détroit qu'un mouvement musical mais aussi culturel a poussé son premier cri. Et depuis personne n'a réussi, fort heureusement, à l'empêcher de grandir.


Antoine Bosset